Des nouvelles de chez nous

Et si le mur de votre mobile-home commençait à s’ouvrir ? Et si ça ne s’arrêtait pas là ? Une petite nouvelle surréaliste.

Des nouvelles de chez nous

 

 

A Sébastien et ses textes du matins

 

Au début, j’ai cru que l’énorme bruit était seulement dans mon rêve. Mais peu de temps après, Annie a chuchoté  : « Il fait froid d’un coup, non ? », et je me suis rendu compte que je sentais un courant d’air entre mes fesses. Le bruit de la pluie, aussi, était différent. Ce n’était plus seulement la percussion des gouttes sur la paroi en plastique, c’était quelque chose de plus réel, comme si la porte était ouverte. Alors j’ai levé la tête, et regardé autour de moi.

L’un des murs du mobile-home était tordu à mi-hauteur et penchait vers l’extérieur. Le plastique avait été arraché à sa jonction avec le toit, comme si on avait tiré dessus avec un tractopelle. La pluie entrait par l’ouverture et ruisselait sur la paroi. Devant la porte à moitié sortie de ses gonds, une flaque s’était formée, dans laquelle trempait notre tapis à poils verts.

Je me suis tourné vers Annie. Elle était aussi stupéfaite que moi. Nous nous sommes regardés un moment, muets comme des coquillages. Dehors, pas un bruit, pas une lumière.

– … OK… elle a dit.

La flaque commençait à former un petit ruisseau qui coulait sous la porte. J’ai pensé à mes chaussures – mais non, elles étaient protégées sous le petit escalier, à l’entrée. Alors finalement, j’ai déclaré :

– Il est 4 : 30. Au point où on en est, autant s’en occuper demain.

– Oui.

Nous avons tiré la couverture bien sur nous, pour ne plus sentir le courant d’air, puis, sérrés l’un contre l’autre, nous avons somnolé jusqu’au matin, dans un sommeil un peu trouble.

Après le petit-déjeuner nous avons sorti la trousse à outils, la scie circulaire, et nous nous sommes mis au travail. A midi, nous avions terminé. Sur tout le mur il y avait désormais un grand trou, qui allait d’un mètre au dessus du plancher jusqu’au plafond. J’étais en train de bricoler un système de gond sur tasso pour la porte, quand Annie a déclaré :

– C’est pas si moche, après tout.

J’ai levé la tête. Par le trou, on voyait la friche herbue où nous étions installés, les routes délaissées, et au loin, la zone commerciale, toute grise.

– Il y a des arbres, des oiseaux, de l’herbe, a-t-elle continué. C’est mieux que les vitres opaques d’avant. D’ailleurs elles étaient sales.

– Oui, c’est vrai, j’ai dit. Ca change.

Nous nous sommes cuisinés un repas sur la gazinière en réfléchissant à quoi ressemblerait notre vie sans ce bout de mur.

– C’est quand même un peu problématique si on veux faire l’amour, disait Annie.

– Nous pourrions mettre un genre de rideau de douche, autour du lit.

– Ou attendre la nuit pour rattraper le temps perdu en journée.

C’était amusant d’imaginer des choses comme ça.

L’après-midi, nous avons joué aux cartes en fumant des cigarettes, puis nous avons lu, assis dans nos deux petits fauteuils, les pieds en éventail posé sur le bout de mur coupé.

Le soir, Annie a voulu préparer un poulet. Elle l’a posé sur une planche, puis a ouvert le tiroir du meuble. Quelques instants plus tard, elle a demandé  :

– Dis, Flo, il n’y avait pas plus de couverts, tout à l’heure ?

– Regarde sur le séchoir. La vaisselle de midi y est.

– Non. Je l’ai déjà rangée.

Je me suis levé pour aller voir. Il manquait bien des couverts dans le tiroir. Tous les grands couteaux avaient disparus, sauf un – mon opinel, par chance ! -, et aussi la plupart des fourchettes et des cuillères. Il restait les baguettes et les tire-bouchons.

– Alors là, j’ai déclaré. Honnêtement, je sais pas quoi te dire.

– C’est un peu flippant.

– Oui. Non. Je sais pas. On les a pas bougés sans faire attention ?

Mais j’ai eu beau chercher derrière la gazinière, dans les autres tiroirs, sous le lit, impossible de les retrouver.

Ca m’embêtait un peu pour les couteaux, c’étaient des souvenirs de mes années en cuisine. Il m’arrivait de les aiguiser juste pour me rappeler les rythmes éffrénés, les odeurs d’épices ou de friture, les coups de gueules de Jacques, le chef.

– Bon, j’ai dit. Prends l’opinel pour le poulet, du coup.

– Oui.

Elle s’est mise à couper et j’ai allumé la radio. C’était autant pour occuper le silence, qui résonnait de notre inquiétude, que par espoir qu’une brève nous expliquerait quelque chose. Mais c’était la grève. Il n’y avait que de la musique, avec parfois une annonce qui disait : « Nous nous excusons de n’être pas en mesure d’assurer l’intégralité de nos programmes. »

Le poulet était délicieux. Nous l’avons mangé sans parler. Nous étions préoccupés. En se couchant Annie m’a sérré fort dans ses bras, et je l’ai sérrée aussi, sans savoir lequel des deux cherchait à réconforter l’autre.

Le lendemain matin, il manquait les fenêtres des facades nord et ouest, la lunette des toilettes, et deux pieds d’un des fauteuils. Ce n’était pas très grave pour les fenêtres, puisque depuis la nuit précédente, nous vivions un peu dehors. Ce n’était pas très grave non plus pour la lunette des toilettes (« C’est un peu plus froid quand on s’asseoit, c’est tout, a dit Annie. Mais tu me feras le plaisir de pisser assis ! »)

Par contre c’était problématique pour les pieds du fauteuil. Heureusement il n’y a eu aucune nouvelle disparition pendant la journée, et ça m’a laissé le temps d’en bricoler de nouveaux avec les chutes de tasso. Annie, elle, a sortie notre vieux hamac de voyage et l’a accroché au dessus du mur coupé.

Ensuite, nous avons fait l’amour en journée. Ca nous a plu : la possibilité qu’un promeneur nous surprenne ajoutait quelque chose. Le soir, l’ambiance un peu inquiète qui nous poursuivait s’était complètement relâchée. Nous avons appelé des amis pour discuter, puis nous nous sommes couchés en écoutant de la musique à la radio.

Le lendemain tout était normal, et nous nous sommes dit que c’était une chance.

Le matin suivant, par contre, les deux tables de nuit n’étaient plus là. Et ce n’était pas tout : en allant à la salle de bain, Annie a trouvée un vide à la place du meuble qui surplombait l’évier. Toutes les fournitures étaient empilées pêle-même dans le lavabo.

– C’est fou, rien ne manque ! me cria-t-elle. On peut encore se brosser les dents !

– C’est toujours ça ! j’ai crié en retour.

Ensuite, pris d’un pressentiment, j’ai ouvert la garde robe. Désastre ! Plus qu’un ou deux exemplaires de chaque vêtement, avec des exceptions étranges – une dizaines de paires de chaussettes, mais que les grises.

Annie s’est mise à pleurer quand je lui ai dis que le poncho de laine que je lui avais offert était parti. En la voyant, des larmes pleins les joues, je me suis mis à sangloter moi aussi. Finalement on s’est repris, et on a fini de faire le décompte des disparitions de la nuit.

A partir de là, ça ne s’est plus vraiment arrêté. Les objets se sont mis à disparaître n’importe quand, parfois au beau milieu de la journée. Nous entendions des petits bruits. « Schlop ! », ça faisait, et alors Annie criait : « putain, la bouilloire ! »

Nous avons pris nos dispositions. Il manquait déjà un bon tiers des objets, l’équivalent d’un mur complet, et la moitié du toit. « Il faut que nous nous organisions », j’ai dit, et Annie a répondue : « Oui, c’est vrai. »

Nous avons donc entassé tout ce qui nous semblait nécessaire au milieu de la pièce – gazinière, filtre à eau, tenue de rechange, couettes, coussins, boîtes de conserve, porte-monnaies avec cartes bleues, chargeurs de téléphones, radio, bouquins.

– Avec ça, on tiendra un moment, a dit Annie.

Pile à ce moment-là, deux pieds du lit ont disparu, et le sommier a heurté le sol.

– Mieux vaut maintenant que pendant la nuit, j’ai plaisanté, en tirant le matelas au centre de la pièce.

Notre stratagème a marché quelques temps. Ce que nous gardions à portée de vue disparaissait moins vite. Même si le processus ne cessait pas autour, il était encore possible de vivre. Il y avait des moments coquaces : une fois, alors que nous nous endormions, Annie s’est écriée : « Flo, la tente ! » et elle s’est jetée hors du lit pour chercher dans le coffre sans couvercle, avant de la jeter sur le tas des choses importantes.

– C’est pour quand le toit aura définitivement disparu… a-t-elle dit, essouflée.

– Bien vu !

Mais évidemment, le moment fatidique où nous n’étions plus que sur un plancher sans murs ni toit, avec un trou dans le sol à la place les toilettes, est arrivé. Il ne restait que les affaires nécessaires sur le matelas, et nous qui les regardions.

– Il te reste de l’argent ? j’ai demandé à Annie.

– Non.

– Moi non plus.

Nous avons réfléchi un moment aux possibilités qui s’offraient à nous. Après une longue discussion, j’ai conclu :

– Bon. Surveille les affaires, ça ralentira les choses. Je vais faire la manche devant le supermarché. Autant commencer dès maintenant à accumuler.

Cette phase là a duré assez longtemps. Peut-être que les choses très importantes avaient tendances à mieux résister à la disparition ? En tout cas, nous allions tour-à-tour mendier devant le supermarché, pendant que l’autre restait sur le plancher du mobile home, à observer le tas d’affaires, lire des poèmes, faire des étirements.

Les autres gens n’en menaient pas plus larges que nous. Leurs tenues montraient bien qu’ils manquaient de vêtements, eux aussi : il y avait des shorts avec des vestes d’hiver, des hauts de costumes avec des joggings.

Les murs du magasin étaient pleins de trous barrés en urgence à la rubalise. On voyait à l’intérieur, et on aurait pu rentrer comme on voulait. Mais je n’ai jamais vu de vols. Tout le monde faisait preuve de civisme. Il valait mieux s’entraider, je crois, ou au moins rester calme.

On donnait peu à nous autres, mendiants – et je ne pouvais pas leur en vouloir : qu’avions-nous, nous, à donner ? -, mais c’était suffisant pour se nourrir.

Au bout d’un moment, nous avons cessé d’y aller tous les jours, avec Annie. Nous voulions passer du temps ensemble. S’il le fallait vraiment, nous partions tout les deux, nos conserves emballées dans un drap, pour mendier ensemble. Nous revenions au plus vite, en espérant que le matelas et le dernier recueil de poèmes n’auraient pas disparus. La poésie et le sexe étaient nos seuls plaisirs, même s’il était dur d’en profiter sans arrière-pensée. La situation ne nous laissait pas indemne.

Puis le matelas et le bouquin aussi ont disparu, et le supermarché a fini de se vider peu après.

Nous sommes donc restés sur le plancher vide, avec juste nos conserves et des bâtons qui dessinaient un terrain de morpion. Nous jouions ou récitions des poèmes connus par coeur. Le soir nous dormions par terre, serrés, amoureux, mals à l’aise.

Nos derniers vêtements ont disparu directement sur nous. Un soir, il lui restait un soutien-gorge, et moi mon caleçon. Nous avons mangé la dernière boîte de haricots rouges à la main, puis nous avons regardé les nuages passer. Nous frissonnions. Heureusement, c’était l’été.

Le lendemain, nous nous sommes assis et n’avons rien dit. J’ai perdu mon caleçon vers treize heures, elle, son soutien-gorge au crépuscule.

Une nuit et une journée ont passé. Nous jeûnions, deux humains nus assis sur un plancher nu.

Une belle lune se leva le soir suivant. Nous étions toujours assis, sans se toucher, sans parler. Que dire ? Il n’y avait qu’à attendre, et parfois, laisser couler une larme.

Le temps a passé, s’est enfoncé dans la nuit. Nous ne dormions pas. Il devait être très tard quand j’ai vu soudain arriver les lumières. Une longue file de voitures – ou de fourgons ? – avec des gyrophares, qui avançait sur la route de la zone industrielle. Quatre d’entre elles ont bifurqué sur la route qui menait à nous.

Annie urinait dans l’herbe, un peu plus loin.

– Ils arrivent, j’ai dit, assez fort pour qu’elle entende.

– Ah bon ?

– Oui.

J’étais assis à l’ancien endroit de la porte, les jambes dans le vide. Elle est revenue puis est restée debout, à côté de moi.

J’ai regardé brièvement son visage méfiant, ses seins, son ventre, sa toison pubienne, ses deux belles jambes potelées. J’aurais pu lui prendre la main, ou lui faire une dernière caresse. Mais ce n’était pas nécessaire.

Les fourgons se sont arrêtés en bordure du champ, sans éteindre leurs gyrophares. J’étais incapable de dire si les lumières correspondaient plutôt à des flics, des pompiers ou des ambulances. Des gens sont sortis des fourgons, ont allumé des lampes-torches et ont balayé la zone. Dès qu’ils nous ont repérés, ils se sont mis à courir vers nous en criant des choses qu’on ne comprenait pas.

Annie a pris une grande inspiration, puis a expiré bruyamment.

Moi, je me suis mis à sentir des picotements dans mes tétons, mes flancs, au bout de mes orteils ; puis une vague de froid dans mon ventre, et de la chaleur dans les joues. J’avais les poings sérrés, glissant de sueur. J’aurais juré que mon sexe essayait de se cacher entre mes cuisses. Comme si soudain, ma nudité était devenue plus sensible. Que tout mon corps l’assumait.

J’avais un peu peur, mais il ne me restait pas trente-six solutions. Alors je me suis levé, et j’ai fait quelques pas vers les gens qui couraient vers nous, en ouvrant grand les bras pour les accueillir.





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