Résurgence dans les poubelles

Trois voix qui se suivent pour raconter, dans un ancien paysage minier, ces vies qui prolifèrent dans des zones irrémédiablement polluées. Une nouvelle pleine de fleurs, de métaux lourds, d’eaux sales, d’amour et de rage.

Vous trouverez la nouvelle à la suite, ou téléchargeable ci-dessous en format PDF. Un format ebook est disponible par email à la demande (je ne peux pas l’héberger directement sur le blog).

Ce texte s’est grandement inspiré de la situation actuelle de certaines communes françaises en état de surpollution – et notamment Saint-Félix-de-Pallières, dans les Cévennes. Si les faits qui en constituent le cadre – ampleur de la pollution, réactions de la préfecture et de l’ARS, manoeuvres de l’Etat et de l’ex-compagnie minière, certaines anecdotes – sont donc en très grande partie véridiques, il est important de préciser que les personnages, et les points de vue qu’ils et elles expriment, appartiennent au monde de la fiction. Leurs voix ne sauraient se substituer, remplacer, ou décrire fidèlement, celles des personnes qui y vivent en réalité.

Pour en savoir plus sur ces problématiques, vous pouvez consulter le site de l’association militant pour la dépollution des environs de Saint-Félix-de-Pallières ici – association dont M. Van Helmond et d’autres membres ont bien voulu jeter un coup d’oeil à cette nouvelle pour vérifier qu’aucune absurdité technique ou scientifique n’y était proféré. Qu’ils en soient chaleureusement remerciés !

Il est sinon possible de consulter pléthore d’articles de presse sur le net, et notamment celui-ci, qui traite le sujet de manière assez large.


Résurgence dans les poubelles

Aude

On était aussi loin du monde sauvage que de la civilisation.

Anna Tsing

Il a beaucoup plu ces derniers jours et, comme souvent, l’eau des flaques le long de la route est orange. Alors que je suis les lacets qui grimpent vers le haut du vallon, je peux voir, au gré d’un ralentissement sur un pont, l’une de ces mares dont les eaux rouillées débordent et se mêlent à celles de la rivière. Le phénomène va probablement durer un ou deux jours, après quoi, passés dans l’eau, la terre ou la chair des animaux, les métaux dissous – arsenic, plomb et zinc, entre autres – redeviendront invisible. Nous les retrouverons dans nos analyses de sols en aval, tandis qu’au plus bas de la vallée, les agriculteurs pomperont dans la Mûr une eau limpide et nocive pour arroser leurs champs. Les chasseurs en avaleront au travers de leurs proies, et les consommateurs, dans le fromage et la viande des troupeaux qui paissent sur le bassin-versant.

La première fois que j’ai vu cette couleur, j’étais sidérée. Nous venions discuter avec le maire de Sainte-Mère-des-Mines la possibilité d’une dépollution. J’ai très vite pris la décision que, si le projet devait se faire, je choisirais un domicile suffisamment éloigné pour être sûre de ne pas être en contact avec les eaux et les vents de la vallée. Je m’inflige donc quotidiennement une heure et demie de route pour aller et revenir du travail. Avec cela je ne peux m’empêcher, quand je fais mes courses, de vérifier la provenance des produits, pour les situer sur la carte où j’ai retranscrit ce que je sais des sens d’écoulement des eaux. Je préfère faire dix kilomètres de plus, jusqu’à un autre supermarché, que d’acheter des produits venant des territoires touchés.

Ce matin, une légère bruine traîne sur le haut des massifs lorsque ma route déboule sur le plateau de Sainte-Mère-des-Mines. Le clocher de l’église et l’ancien pigeonnier qui surplombe la mairie m’apparaissent en premier au travers des rideaux de brume diaphane, puis ce sont les toits des entrepôts agricoles, les lotissements grisâtres, les néons des commerces, les vieilles maisons en pierre. Sur les fenêtres et les portails des habitations, je distingue les pancartes plastifiées avec des slogans comme : « Euromic jette, Saint-Mère ramasse ! Justice ! » ;« Ensemble, exigeons la dépollution ! » Il n’y a guère d’autres signes indiquant que le bourg est vivant, en ce jeudi matin humide de début septembre. Les utilitaires et les tracteurs que je croise descendent tous vers le fond de vallée. Je suis la seule à monter.

Au rond-point de sortie du bourg, la gigantesque digue à stériles de Sainte-Mère-des-Mines surgit droit devant moi, au milieu des nuages dispersés. Haute de trente mètres, longue de deux cents, monstre de pierres broyées mal recouvert de végétal, je ne peux soudain plus voir qu’elle, assise insolemment sur la rive de la Mûr. C’est là que sont stockées les fines de mines – un mélange de gravats toxiques, de résidus d’exploitation et de boues de traitements – que les mineurs ont excavées au cours du siècle précédent. En face, de l’autre côté de la rivière, deux bâtiments décatis indiquent l’ancien emplacement des carreaux. Les autres vestiges ont été détruits par Euromic, l’ancienne société d’exploitation, pour se faire oublier après son départ. Aux entrées des puits, on ne trouve plus que des départs de chemins de randonnée. En les suivant, on peut lire des panneaux narrant la vie des anciens mineurs ou les procédés d’extraction, agrémentés d’anecdotes pittoresques.

Depuis que la surpollution du pays est avérée, une ironie amère se dégage de ces tentatives de transformer le passé en attrait touristique. Qui viendrait passer des vacances dans un lieu dont les rivières, les vents, la terre, les fleurs, les insectes, les oiseaux, les humains, les feuilles des arbres et les pétales des fleurs, sont gorgés de métaux lourds ? Tant que le ruissellement des pluies au travers de la digue ou des anciennes galeries mal bouchées continuera de charrier avec lui plomb, zinc, arsenic et cadmium, cette vallée restera un lieu sacrifié.

Peu après la sortie du bourg, j’atteins la parcelle de friche boueuse où sont installés la serre et le laboratoire. Je m’y arrête, et comme je sors du pick-up, que mes bottes s’enfoncent dans la boue, je suis saisie par le bruit du vent, le ronronnement proche de la Mûr, le croassement des corbeaux perchés sur les toits. Humant l’odeur de terre mouillée, j’aperçois au-dessus de moi un bout de ciel bleu qui perce le tissu effiloché de grisaille. Alors, malgré la fatigue, la solitude, ma fille qui me manque, je suis prise d’une bouffée de bonne humeur. La hâte me prend d’aller retrouver les plantes, les relevés, de suivre les chemins forestiers entre les plantations. Je sors en sifflotant ma glacière et mes bidons d’eau de l’arrière du pick-up, étonnée, malgré moi, d’être si joyeuse à l’idée d’une longue journée de travail.

Vingt-cinq années passées à effectuer la même manipulation en laboratoire, quarante heures par semaine, ne m’ont pas donné l’habitude de la satisfaction. Il m’arrive encore de faire des cauchemars où je retourne à mon ancien poste pour répéter le protocole d’analyse. J’avais besoin de cela, toutefois, pour assumer ma fille et mon artiste pauvre de mari, puis, la première devenue boursière, pour financer mon divorce, mon déménagement, ma reprise d’études, la maison de retraite de ma mère. La première fois que j’ai changé d’emploi, j’avais quarante-neuf ans. Je venais d’obtenir mon doctorat. Mon nouveau job n’avait rien de bien passionnant – j’analysais des échantillons de sols agricoles – mais le simple fait de changer de routine, et d’en finir avec les ennuis financiers, m’a insufflé l’énergie nécessaire pour liquider la semi-dépression où je marnais depuis dix ans, et reprendre ma vie en main.

Cela faisait peu de temps que je me sentais sortie du tunnel lorsque j’ai postulé pour le projet de phytoextraction à Sainte-Mère. Cette technique, qui m’attirait depuis longtemps, consiste à drainer les polluants des sols grâce à des plantes qui les stockent dans leurs tissus. Celles-ci parvenues à maturité, on les récolte, on les brûle, puis on récupère les cendres chargées en substances nocives. Si le procédé est plus lent que d’autres, il présente l’avantage d’être peu coûteux, simple à mettre en place, et, combiné à d’autres techniques, de permettre une régénération complète des sols en question. Et qui, à part des financeurs et des banquiers, se soucie du temps que prend de rendre à un lieu sa capacité à porter la vie ?

Pour ce poste, un engagement complet était requis avec, en plus, un déménagement à quatre cents kilomètres. Mais la paye et le sens allaient avec. Je n’ai hésité que quelques jours. Lorsque je suis arrivée dans cet endroit dévasté, que j’ai posé mes cartons dans mon lotissement crado, j’ai eu la sensation de reprendre ma première respiration pure depuis la fin de mon adolescence. Je me souviens avoir téléphoné à une amie pour lui parler de ma joie. Elle a été si stupéfaite qu’elle a cru que je décompensais : elle m’a conseillé de démissionner et d’aller consulter au plus vite.

Après deux ans, j’aime toujours ce que je fais au point que cela me surprend. Je sens que ma vie passée s’éloigne, ne menaçant plus de m’écraser sous son poids de fatigue. L’amertume ou les regrets me traversent, puis se transforment en chansonnettes lointaines, qui résonnent en sourdine au fond de mon crâne alors que je travaille.

Parfois, le tiers de vie que j’ai passé à nourrir un artiste sans travail et une fille me donne la sensation d’avoir été Atlas. Du matin au soir penser aux autres, travailler pour les autres, aménager le quotidien des autres, montrer de la confiance pour les autres – soutenir trois mondes sur vos épaules musculeuses – et, pour les autres, garder bien au fond de soi sa frustration. Bien sûr, ces vingt-cinq ans n’ont pas été remplis que d’aigreurs et d’épuisements chroniques. Ce n’était qu’un quotidien banal, boueux, où l’on tient fermement le compte des rares joies que l’on possède pour être sûr de n’en oublier aucune, comme la plupart des gens en vivent toute leur vie. Heureusement, les malheurs qui font mal sont ceux qui sont encore actifs. Je me considère comme sortie d’affaire. Il y a sûrement un entre-deux à trouver entre une vie frustrante avec des gens qu’on aime ou un épanouissement triste d’être solitaire ; mais à ce moment précis, je profite largement de ce second extrême.

Je me permets quelques minutes dehors à savourer l’odeur du matin frais et à regarder les corbeaux avant de commencer à travailler. Le ciel continue de s’éclaircir. Je décide qu’une fois que j’aurai effectué mes relevés dans la serre, je rejoindrai les parcelles en dépollution à pied. Il m’arrive souvent, les jours où mon travail se borne à de la vérification et de la surveillance, de passer de l’une à l’autre en randonneuse, en suivant les chemins de la vallée. Lorsqu’une réparation ou un imprévu me mobilise jusqu’à la tombée de la nuit, je redescends en stop. Cela me fait une occasion de rencontrer les habitants de la vallée, ou les agriculteurs qui y possèdent des terres. Bien qu’un certain nombre de ces derniers ne m’aiment pas, je finis toujours par être prise.

Ce n’est pas sans raison qu’il arrive qu’on me laisse sur le bord de la route. Jusqu’à il y a peu, toutes les analyses de sol financées par l’État avaient visé à minimiser les données sur la pollution. La toute première, il y a plus de trente ans, avait truqué ses résultats en analysant des parcelles non contaminées, en amont de la digue à stériles. Ce scandale révélé par la presse, et malgré les tentatives de procès, les suivantes furent encore faites sans tenir compte des sens d’écoulement des eaux polluées, ou des endroits où d’anciens mineurs indiquaient des dépôts de déchets sauvages. Ce n’est qu’après vingt ans d’acharnement juridique que les associations d’habitants et la mairie ont pu obtenir le financement d’une contre-expertise privée. Alors, des experts envoyés par l’institut pour lequel je travaille désormais ont révélé l’ampleur de la catastrophe.

Depuis, bien que les services d’État n’aient pas cessé d’essayer d’étouffer l’affaire, l’agence régionale de santé s’est trouvée forcée de publier un formulaire de réduction des risques. On y trouve des recommandations comme : éviter de consommer l’eau et la nourriture de la vallée ; nettoyer le sol et les vitres fréquemment avec des linges mouillés pour éviter la poussière ; régulièrement se laver les mains, et éviter de les porter à sa bouche ; ne pas rentrer dans sa maison avec des chaussures qui auraient été en contact du sol (sic!) ; ne surtout pas se ronger les ongles. Les personnes les plus à risque étant celles qui sont les plus proches du sol, faire particulièrement attention aux enfants, laver fréquemment leurs doudous, leurs vêtements, ne pas les laisser jouer dans la terre, leur couper les ongles régulièrement. Mais à part cela, circulez, il n’y a rien à voir.

Évidemment, les prix du foncier se sont effondrés. La préfecture interdisant régulièrement la consommation des légumes poussant sur des terrains inondables, il est devenu impossible pour les agriculteurs de revendre leurs terres au départ à la retraite, impossible aussi d’y cultiver sans se savoir empoisonneur. L’un des maraîchers du coin, Anthony Gros, s’est rendu compte que le terrain qu’il avait acheté à Euromic était un ancien dépôt de minerais toxiques. L’acte de vente n’en faisait, bien entendu, aucune mention. La ruine de son exploitation, les cancers à répétition de sa femme et les maladies congénitales de sa petite-fille ont, je le cite : « soudain prit un goût bien plus amer. » Il fait partie de ceux qui militent activement pour que la justice s’empare du dossier, mais sa détermination n’est pas partagée par tous. Certains agriculteurs préfèrent diriger leur hostilité vers des cibles moins lointaines que l’État ou une multinationale minière. Ils nous tiennent ouvertement pour responsables de la dévaluation de leurs terrains et de la difficulté de leurs commerces. Je les reconnais facilement : ce sont ceux qui préfèrent me laisser faire une heure de marche sous la pluie, en pleine nuit, que de me prendre dans leur tracteur pour me redéposer à Sainte-Mère.

La situation m’indignait au début, puis j’ai pris l’habitude. Il faut être ignorant ou trop riche pour croire que la misère rend les gens meilleurs. Du reste, j’aime marcher, même mouillée et dans l’obscurité, et personne ne m’attend à la maison pour lui préparer à manger ; il n’y a que mon chat, qui n’est pas regardant sur les horaires.

Une fois gorgée du suc de l’air matinal, je me dirige vers la serre. Alors que j’enfile ma tenue de travail, je reçois sur mon téléphone un message du maire. Celui-ci me prie de passer le voir dès que possible pour me communiquer d’importantes nouvelles, en précisant que la mairie sera exceptionnellement ouverte jusqu’à vingt-et-une heures. Je réponds par l’affirmative, sans avoir la moindre idée de ce dont il peut bien être question. Lui et Gaëlle – une jeune du village – travaillent depuis un moment sur un projet de dépollution associatif parallèle au nôtre, pour lequel je sers de conseil scientifique. Leur entreprise, toutefois, est loin d’aboutir ; il est peu probable que ce soit à ce sujet là qu’il demande à me voir urgemment. Je reste un moment pensive, songeant aux enquêtes en cours sur les dépôts de déchets illégaux, à la possibilité que de nouvelles sources de pollution aient été découvertes, puis je me mets au travail.

Dans la serre, mon travail se borne à vérifier des thermostats, des systèmes d’humidification et de ventilation, à prélever des feuilles ou un peu de terre entre les racines pour les stocker dans des pochettes de plastique datées. Une fois par semaine, lorsqu’il faut effectuer des manipulations qui dépassent le cadre de l’entretien et de la surveillance, des collègues me rejoignent pour me seconder. Sinon, mon travail s’effectue en solitaire. Pour autant, je ne suis pas sans compagnie. Les plantes ont une vie, un comportement, une présence. Je nous vois comme des alliées, presque des amies : après tout, entre moi qui les observe, les nourris, et elles qui croissent en dépolluant, il y a bénéfice mutuel.

Parmi les espèces hyperaccumulatrices de métaux lourds, que nous utilisons ici, se trouve un certain nombre d’espèces communes, tomates, saules, géraniums, roseaux, moutardes, maïs… D’autres sont plus rares, comme le tabouret bleu, une petite fleur alpine amoureuse des conditions extrêmes qui est littéralement dépendante des métaux lourds pour son développement. Cette nécessité vitale en fait une fleur plutôt rare et fragile, mais elle assure, en contrepartie, sa stratégie défensive contre les prédateurs. Très peu d’insectes ou de micro-organismes sont capables de s’attaquer à des tissus chargés en métaux lourds. Le cas n’est pas unique dans la nature ; la datura et l’euphorbe prolifèrent particulièrement bien dans les sols gorgés d’hydrocarbures (un avantage évolutif crucial à notre époque !)

Une telle gloutonnerie du déchet et du poison me laisse rêveuse. J’attends avec impatience le jour où un champignon trouvera comment digérer le plastique. De spore en spore, une formidable et dégoûtante invasion déferlera alors sur nos océans, nos plages, nos supermarchés, nos maisons, dégradant, proliférant, mutant à qui mieux mieux… Et qui sait si certains écosystèmes menacés ne trouveront pas, dans cette providentielle source de nourriture, une occasion de régénération ? Plutôt nourrir ce rêve-là que d’autres.

Pour en revenir aux tabourets, il s’avère que si ces petites stars de l’extraction captent parfaitement le zinc, le plomb ou le cadmium, elles sont très peu efficaces avec l’arsenic. Peu de plantes le sont. Il nous reste quelques essais à faire, mais s’ils étaient décevants, nous risquerions d’avoir à recourir à une espèce de fougère, pteris vittata, qui n’est pas endémique de la région. Cependant, elle pourrait s’y montrer tellement adaptée que nous craignons qu’elle y prolifère au point de changer les conditions du milieu par cascade de réactions, ou de soumettre les espèces occupant les mêmes niches à une concurrence mortelle. Dans ce cas, qui prendre le risque de voir mourir, pour sauver qui d’autre ? Jusqu’où pousser la prudence, quand l’écosystème en question se transforme de toute façon en désert stérile ? Ce n’est pas comme s’il suffisait de tracer deux colonnes sur un tableau, avec d’un côté « destruction » et de l’autre « régénération. » Nous pouvons réduire la quantité des inconnues, étudier les potentialités, mais dès lors qu’il s’agit de vie, on ne peut prévoir avec certitude.

Plusieurs spécimens de pteris vittata poussent ici, dans notre serre. Bien que leurs bacs contiennent la terre la plus concentrée en arsenic que nous ayons trouvé dans la vallée, leurs belles frondes vertes, parfaitement déployées, ne montrent aucun signe de nécrose ou de chétivité.

Après avoir effectué toutes les vérifications et les prélèvements de mon protocole quotidien, j’achève ma tournée matinale par la cueillette de nos tomates les plus mûres, de peur que nos plants ne s’effondrent sous leur propre poids. Leur chair rose, jaune et orange, peut bien donner envie d’y planter les dents, je garde mes gants jusqu’à les avoir jetés dans notre bac à compost, décoré de son énorme sigle « toxique ». Puis je quitte la serre, et, après avoir chargé un grand sac de matériel, d’eau et de nourriture, je pars vers les parcelles en dépollution.

Très vite, je rejoins l’un des sentiers de randonnée qui fait le tour des anciennes installations minières. En contrebas, je peux entendre le ronflement de la Mûr, faible après l’été caniculaire, mêlé du bruit du vent dans les branches. Le temps est superbe.

N’étaient les flaques oranges, il pourrait sembler à quelqu’un qui arriverait ici par hasard que les lieux sont luxuriants. La vallée est recouverte d’épaisses forêts de buis et de pins ; en bordure des chemins, la vipérine, les coquelicots et la valériane rouge se dessèchent avec la fin de saison ; cardères et chardons cuits oscillent doucement dans les clairières jaunâtres, calcinées par le soleil ; les oiseaux tournoient autour, ayant depuis peu fini de nicher et de muer, s’emplissant joyeusement la panse d’insectes avant la migration ; des chevreuils bondissent sur la digue à stériles en soulevant de fins nuages de poussière (toxique.) Un paysage typique du sud, aride, superbe. Il y a quelques semaines encore, des touristes empruntaient ces chemins. Ils suaient au soleil et finissaient par une baignade dans la Mûr. Il m’arrivait de leur crier de sortir au plus vite de l’eau, mais tous ne voulaient pas me croire. Je suis moi-même subjuguée, alors que je marche.

Dans ce faux éden, un sentiment de désolation me prend parfois quand je vois une flaque rouillée, quand je pense à la détresse des habitants. Ce sentiment ne suffit pas, en général, à annuler ma joie. La désolation, je n’ai pas l’impression de la subir, ni de me battre pour en réduire les conséquences. Avec la dépollution, nous ne guérissons pas des blessés, nous recréons des vivants. Comment ne pas être surexcité par un tel projet ? Bien sûr, ce ne sont que quelques hectares ; bien sûr, tant que des fonds colossaux ne seront pas injectés, la digue à stériles et les anciennes galeries propageront leur destruction sur le bassin-versant. Mais l’idée et la méthode sont là, que d’autres pourront reprendre, si par bonheur il leur venait à l’esprit à eux aussi que là est l’évidence, là est la chose à faire. Il ne s’agit pas que de métaux lourds. Autour de la centrale de Fukushima, des chercheurs ont commencé d’extraire des matières radioactives par phytoextraction ; n’importe quelle culture de pleurotes bien menée peut, elle, dégrader en quelques mois tous les hydrocarbures d’un sol pollué au pétrole. Une fois la terre nettoyée, nourrie et rendue autonome, c’est le monde entier qui se remet à tourner dans le bon sens.

Méditant sur ce genre de considérations, je suis habitée par un incroyable sentiment d’évidence lorsque j’arrive à la première parcelle en dépollution. Plusieurs espèces de fleurs, tabourets bleus, arabettes de Haller et anthyllides vulnéraires, croissent là, attirant des nuées de bourdons et d’abeilles qui s’y repaissent en zonzonnant. La raison officielle de la pollution de l’endroit est inconnue ; cependant, certaines usines de traitements ayant été situées à moins de cinq kilomètres, il s’agit probablement de dépôts de déchets non signalés. Au milieu du siècle précédent, dans une zone où toute la richesse provenait de la mine, personne ne luttait contre ce genre de pratiques. Euromic nourrissait la plupart des familles de la vallée. Malgré des conditions de travail difficiles, la vie de mineur était plus enviable que la misère paysanne. « Femme de mineur, femme de seigneur », disait un proverbe. Sur l’un des panneaux touristiques qui le relatent, à proximité de l’ancien carreau de mine, quelqu’un a barré « seigneur » pour le rectifier par « cancéreux. »

Après les pluies des derniers jours, nos fleurs ont belles mines dans le soleil matinal. Une grande partie d’entre elles seront bientôt à maturité. Nous pourrons alors les récolter et les brûler. Les quantités de métaux que nous récupérerons ne seront pas négligeables. Des collègues américains, avec du maïs et beaucoup de fertilisants, sont parvenus à extraire vingt-cinq tonnes de zinc d’un seul hectare. De quoi se construire plusieurs petits avions !

Après avoir déplacé et réglé un certain nombre de systèmes d’irrigations, prélevé de la terre, puis répété le processus sur deux autres parcelles proches, je descends jusqu’à la Mûr, traverse l’un de ses ponts de bois, et rejoins l’ancien carreau de mine pour m’arrêter déjeuner. Assise sur un escalier métallique délabré, à l’abri du vent, j’ai toute vision sur les forêts de l’ouest de la vallée. En plein milieu de celles-ci, la digue à stériles perfore le paysage, se montrant telle qu’elle est : l’infâme chiure d’un colosse idiot, suant son poison à chaque nouvelle pluie.

À force de l’observer, de me remémorer les schémas qui en montrent les dysfonctionnements et les fissures, de travailler avec ses conséquences, je n’arrive plus vraiment à la considérer comme un simple bâti. Au grand malheur de tout le monde, ces pierres ont acquis une forme de vie bien à elles. Elles bougent, crissent, produisent de la poussière, laissent écouler, éteignent les potentialités de vies qui s’allument. Il m’arrive de ressentir pour elles un lointain sentiment d’effroi, teinté de respect. Un peu comme lorsque, adolescente, j’avais entendu parler de la catastrophe de Tchernobyl. J’avais alors eu la sensation que l’espèce humaine venait de détraquer un bout de l’univers ; que cette faille allait s’élargir, se propager, jusqu’à contaminer mon corps, ma pensée, le réel tout entier. Depuis, je sais que nous n’avons rien détraqué du tout. Nous nous contentons de détruire, c’est bien suffisant. Mais un sentiment de vertige similaire me reprend souvent face à la digue. Si rien n’est fait, celle-ci ne cessera pas de polluer les environs avant plusieurs siècles.

Je me demande souvent comment porter en justice les coupables d’un tel crime d’irréversibilité. Si l’on ne voulait pas faire surgir des monstres, il aurait été préférable de laisser certaines choses sous terre.

Une fois mon déjeuner terminé, je rejoins les parcelles qui se trouvent aux alentours directs du carreau de mine. La chaleur monte. Alors que je travaille en suant sous le soleil, je pense soudain : « quelle vie merveilleuse ! » Puis je me mets à rire de moi-même. Est-ce un lointain masochisme qui me fait me sentir si bien dans la déchetterie du monde, ou une autre façon de penser à ce qui importe ? Ce soir, quand j’arriverai dans mon village perdu, alors que j’irai somnoler sur la terrasse après avoir mangé, les lumières des réverbères s’éteindront. Dans l’obscurité lunaire, je somnolerai avec mon chat sur les genoux, ou j’appellerai ma fille, qui me parlera de ses derniers poèmes. Je serai fatiguée, mais j’aurai presque hâte de reprendre. Ce week-end, si j’ai un brin d’énergie, j’irai lire l’actualité scientifique, je bûcherai sur de futurs articles ; ou bien j’irai me balader, j’appellerai des amies. Rien à l’horizon que je n’ai choisi et désiré. Fût-ce dans le pire des cimetières empli de charognes fumantes, à notre époque, ne pas subir son existence est un luxe. Il m’aura fallu trente ans avant que l’occupation centrale de ma vie me plaise, et il me semble parfois que si je n’appelle pas le reste gâchis, c’est uniquement pour ne pas être consumée par le regret.

Le travail achevé sur la dernière parcelle, je redescends vers Sainte-Mère alors que le soleil passe doucement derrière les collines à l’ouest. Il fait encore chaud, je suis en sueur avec mon sac, je n’ai presque plus d’eau, je suis fatiguée, mais j’ai une profonde sensation d’accomplissement. Certains jours, j’en ai marre, je grogne contre mes collègues qui me lâchent au mauvais moment, contre mes heures supplémentaires non payées. Mais aujourd’hui, il faut le dire et le chérir, je suis en état de grâce.

Revenue à la serre, après avoir pris une douche rapide et m’être changée, je me souviens du message laissé par le maire. Il est tard, mais je décide de faire un détour rapide par la mairie avant de rentrer chez moi.

Un nombre inhabituel de voitures sont garées sur le parking qui jouxte le bâtiment. Les volets sont relevés, la porte entrouverte. Je gare ma voiture, puis j’entre. Des échanges vifs me parviennent depuis une salle de réunion située au bout d’un couloir. Alors que je m’y dirige, un retentissant « quelle sacrée bande de fils de putes », plein de dépit, me donne le pressentiment qu’un mauvais tour à dû être joué à quelqu’un.

– Vous voilà, Aude, m’accueille sobrement le maire alors que je passe la porte. Je suis content que vous soyez venue. J’ai pensé que vous faisiez partie des gens qui méritaient d’être informés directement. Nous allons avoir besoin de vous…

Dans la salle, je reconnais des membres de l’association qui tente d’assigner Euromic en justice, des anciens mineurs, quelques notables du coin. Les visages sont défaits. La rage qu’ils affichent me heurte comme un coup de poing. J’ai brutalement envie de me rétracter, de me coller contre un mur pour la fuir. Je m’imagine un accident stupide, comme lorsque, l’année dernière, un ancien puit de mine mal fermé s’est ouvert au cours d’une tempête, laissant un trou béant de huit mètres de profondeur en plein milieu d’une friche fréquentée par les enfants.

Le maire saisit une liasse de papiers posée sur la table et me la tend.

– Tout est là.

Je lis en diagonale un arrêté préfectoral daté d’il y a deux mois où il est question de prospections géologiques, d’autorisations données, de lois. La tension de la pièce me submergeant de plus en plus, je peine à comprendre ce dont il s’agit vraiment.

– Qu’est-ce que ça signifie, en substance ? je demande finalement.

– Qu’ils rouvrent les prospections dans les anciennes galeries. Des filons de germanium et de gallium sont à l’étude. Ils n’étaient pas rentables à l’époque, mais avec l’explosion du cours des terres rares, la chose pourrait être en train de changer.

Étienne, un ancien mineur, s’est approché de nous et ajoute :

– Et devinez quelle grande multinationale fait partie de celles pressenties pour l’exploitation ?

– Je ne sais pas…

– Euromic !

– Vraiment ? Incroyable. Je… c’est incroyable.

Je ne trouve vraiment pas de meilleure façon de le dire.

– Ils n’ont même pas pris la peine de nous prévenir, reprend le maire. C’est par hasard qu’un jeune du village les a croisés lundi matin, m’en a parlé, et que j’ai eu la bonne idée d’aller vérifier dans les arrêtés publiés par la préfecture.

Les vitupérations reprennent autour de nous. Je repose la liasse, médusée. Au fond de moi, une petite voix me dit que j’aurais dû m’en douter. Des gens capables de ne pas reconnaître un crime toujours actif, voire de l’enfouir activement, peuvent aussi bien revenir en remettre une couche. Une autre, plus cynique, me dit que j’ai la chance de m’être fait chier sur la dignité un jour de bonne humeur. Puis elles s’effacent, et viennent du découragement, de la haine. Progressivement, les voix rageuses des habitants, l’énervement, les insultes, qui me tordaient le ventre quelques instants plus tôt, commencent à s’infiltrer en moi, percolant comme l’eau au travers de la digue, me remplissant le corps, jusqu’à ce que je finisse gonflée par un mélange d’abattement et de colère inextinguible.

Théo

No you can’t get away from it

No you can’t get away

Sixto Rodriguez

– Tu veux raconter comment tu les as trouvés, Théo ?

La voix du maire me fait sursauter, me rappelant brutalement que nous sommes en réunion publique. Les regards se tournent vers moi. Certains sont interrogateurs, d’autres amusés, selon qu’ils connaissent ou non l’histoire. Dans l’urgence, j’essaye de chasser de mon esprit Gaëlle, ma tristesse, mon insupportable résignation à l’idée des conversations qu’il faut que nous ayons. Les brumes de la scène qui s’est tenue une semaine plus tôt me reviennent en tête, à la limite entre l’intime et le pathétique.

Que dire ? Moi aussi, quelque part, je suis probablement en colère, scandalisé. Je pourrais mettre l’accent là-dessus pour enjoliver la chose. Mais en vérité, là, tout de suite, je n’y accorde presque pas d’importance. Tout est pris dans une brume froide, comme si mon cerveau avait été délocalisé dans un congélateur, qu’il pensait depuis moins trente-huit degrés.

Gégé m’envoie un coup de coude et me chuchote : « allez, lève-toi, raconte ! ». Ça le fait marrer, ce con. Il m’a suivi dans mes errances une bonne partie de cette nuit-là, il sait dans quel état j’étais quand je suis tombé sur les prospecteurs. Je n’ai aucune envie de l’écouter, mais, pris de court, je me lève malgré tout. Un micro se met à passer de main en main vers moi. Il ne me reste plus, désormais, qu’à utiliser les trente secondes de répit que j’ai avant l’arrivée du microphone pour réfléchir à la version que je donne, selon que j’ai envie ou non de passer pour un junkie alcoolique.

C’était le dernier jour du festival « Sainte-Mère en fêtes », et aussi celui où j’ai compris que notre relation avec Gaëlle était finie. En tant qu’organisatrice, elle avait été surchargée de travail les deux dernières semaines ; avant cela, elle avait passé deux mois à travailler dans les pêchers près de Marseille. À part quelques messages et un ou deux coups de téléphone, nous n’avions presque pas échangé de tout ce temps. Ce n’était pas la première fois que nous étions sans contact pendant longtemps ; il m’avait semblé que je l’acceptais, ce qui était faux ; mais j’essayais de ne pas le mentionner, pour éviter une énième dispute sur le sujet. La dernière fois que je m’étais plaint, elle m’avait répliqué qu’elle avait un père malade à entretenir et très peu d’argent. Elle avait ensuite ajouté, avec une grande douceur, qu’elle ne prévoyait pas d’être plus disponible à l’avenir, qu’elle voulait bien faire des efforts, mais que si je m’attendais à une relation fusionnelle, je ne pourrais qu’être déçu. Ne trouvant rien à redire à de tels arguments, j’avais décidé de ravaler ma frustration en espérant que la chose s’arrangerait après le festival. Après tout, ça ne faisait guère qu’un an et demi, soit aussi longtemps que notre relation, que je souhaitais que nous passions plus de temps ensemble.

Ce dimanche-là, j’étais plutôt de bonne humeur lorsque je l’ai rejoint pour manger des frites au soleil. Je lui ai demandé comment elle allait. Elle m’a dit qu’elle était fatiguée. J’ai voulu la rassurer en mentionnant les plans grandioses que j’avais pour nous dans les prochaines semaines : restaurants, balades, baises féroces et grasses matinées interminables… Elle a ri, m’a embrassé, puis, en enfournant une grande poignée de frites dans sa bouche, m’a répondu :

– J’aurais peut-être le temps mercredi ou jeudi, pour une balade. Ça dépend de quand mon père doit aller à l’hôpital. J’ai aussi promis au maire que je reviendrais le voir, tu sais, pour le projet de dépollution ? Un type, dans les pêchers, m’a parlé de subventions que nous pourrions toucher. C’est des assez gros dossiers, mais avec un peu de boulot, nous pourrions…

J’ai cessé de l’écouter, comprenant qu’elle m’annonçait, en sous-texte et sans même s’en rendre compte, n’avoir pas la moindre intention de m’accorder autant de temps que je le désirais. Je me suis tassé sur moi-même, frappé par l’évidence de mon déni.

Que son amour pour moi n’était pas de ceux qu’on fait passer avant le reste de sa vie, elle me l’avait pourtant dit à plusieurs reprises. « Je ne t’aime pas tant » : c’était, en substance, ce qu’elle me répétait à la fin de chaque dispute. Je l’avais évacué pour des raisons évidentes, mais cette fois, les faits devenaient trop lourds. Il devenait soudain clair qu’il ne s’agissait pas juste d’un intermède ou d’un mauvais moment à passer. Je pourrais attendre à vie que nous formions le beau petit couple que j’avais en tête, ce couple qui n’était pas nous et que je n’admettais qu’à peine désirer, la chose n’arriverait pas. L’évidence était là, anéantissant d’un même coup fatal mes espoirs et notre relation.

Elle a fini d’engouffrer ses frites et est repartie à toute vitesse pour accueillir des artistes. J’ai eu un moment de sidération. Je revoyais sa gueule cassée, son front bosselé, ses cheveux rasés d’un côté et gras de l’autre, ses épaules de nageuse, et j’étais certain de n’avoir jamais autant désiré quelqu’un. Qui d’autre, pour me procurer une telle certitude de la joie ? Qui d’autre pour me donner la sensation d’être aspiré par le ciel d’une simple caresse sur la cuisse ? Un ami à qui j’en ai parlé m’a rétorqué qu’au point de frustration où j’étais, il n’en fallait peut-être que peu pour m’envoyer au septième ciel. S’il est possible d’analyser un frisson, alors je souhaite qu’il ait vu juste.

Quoi qu’il en soit, très vite, l’urgence m’a pris d’aller trouver un coin pour pleurer. J’ai quitté le festival, puis j’ai suivi la Mûr jusqu’à atteindre un bout de forêt. Je me suis roulé en boule sous un arbre et j’ai laissé couler mon malheur tout l’après-midi. Rien ne s’était passé, mais je savais, désormais, que j’allais la quitter. Notre relation ne pouvait rester cette salle d’attente où j’accumulais lentement la frustration. Il n’y avait plus qu’à trouver les mots, la manière de faire et une dose suffisante de résignation.

J’ai pleuré jusqu’à ce que le son des premiers concerts résonne dans la vallée. Alors, j’en ai eu marre que des torrents me sortent du crâne. Me cuiter semblait être la meilleure option pour affronter le début de cette mauvaise période. Je suis retourné à la rivière pour me rafraîchir le visage et faire dégonfler mes yeux, en essayant de ne pas me demander jusqu’à quel point je m’imprégnais de cancer par les orbites. Ensuite, je suis repassé à Sainte-Mère piquer un sac à dos à mes parents, j’ai acheté une quinzaine de cannettes de bières fortes, et je suis revenu au festival.

J’étais à peu près sûr de trouver d’anciens copains à la buvette. Parmi les jeunes de Sainte-Mère, il y a trois catégories : ceux qui s’en vont vivre dans les grandes villes à la sortie du lycée, et qui contrairement à moi, font tout leur possible pour ne jamais revenir ; ceux qui restent, trouvent du travail dans le bâtiment ou les services à la personne, se maquent, font des gosses, et qui, à vingt-cinq ans, ont découvert tous les aspects de la routine qui les suivra jusqu’à la tombe ; et ceux qui ne trouvent pas de travail ou de partenaire, et qui dans un cas comme dans l’autre, décident de se casser le crâne le plus fréquemment possible pour oublier leur échec.

Ceux qui buvaient encore, ce dimanche soir, étaient majoritairement de la dernière catégorie. Je les ai retrouvés agglutinés autour d’une petite table avec le « club des poch’ » – le groupe des vieux piliers de bar de Sainte-Mère. Jusqu’à il y a peu, les alcooliques de mon âge évitaient de les fréquenter, de peur que la ressemblance intergénérationnelle ne soit trop frappante ; mais, la trentaine approchant, l’espoir d’une vie différente s’étiolant, la plupart ont renoncé à ne pas devenir le reflet des repoussoirs de leur jeunesse.

Je ne suis personnellement pas un grand amateur des thérapies par l’alcool ; mais ce soir-là, il ne s’agissait pas tant d’oublier que de survivre à mon état de choc. J’ai acheté plusieurs pintes, je les ai distribuées à table au milieu des vivats, puis j’ai commencé à boire en racontant mon malheur à tout-va. Fred et Laetitia, un couple d’amis, opinaient à mes histoires, tout en s’interrogeant discrètement toutes les cinq minutes pour savoir si le temps n’était pas venu de reprendre de la coke. Mon autre voisin, Henry, semblait plus préoccupé de savoir s’il pourrait s’en faire payer une trace que d’écouter mes histoires. Parmi les autres débauchés de la tablée, la situation n’était pas meilleure. Personne ne m’écoutait vraiment, mais je pouvais parler, ce qui était déjà mieux que rester seul avec ma rupture à venir.

À partir de là, doucement, mes souvenirs s’embrument. À un moment j’ai dû voir Gaëlle passer, ou peut-être a-t-elle simplement pris le micro pour dire quelque chose ; j’ai fait une tronche tellement terrible que quelqu’un a dit : « putain, il va vraiment pas bien, en fait ! » Fred et Laetitia m’ont proposé de taper des traces avec eux. J’ai accepté. On s’en est mis tellement plein le nez de plein de substances différentes, que juste ensuite, dans mes souvenirs, la soirée est finie, le festival ferme ses portes et je suis sur le parking. Les copains me disent qu’ils vont rejoindre une teuf à deux heures de route. Dans un sursaut de conscience de nos états respectifs, je refuse de les suivre. Ils me quittent en me conseillant, si mon rythme cardiaque s’accélère trop, de boire de l’alcool pour le calmer.

J’ai dû errer un moment sur le parking, à regarder partir les derniers fêtards. Gaëlle m’a appelé plusieurs fois sur mon portable et je n’ai pas répondu. Finalement, j’ai croisé le club des poch’ qui rentrait et Gégé, qui en fait partie, m’a hélé.

Gégé est un ancien paysan de Sainte-Mère dont l’exploitation, toujours au bord de la faillite, a coulé après les révélations sur la pollution de la vallée. Après cela, il a tenté deux de fois de se pendre. À chaque fois, c’est mon père qui l’a emmené aux urgences pour se faire réparer ses cervicales démolies. Depuis, il arrive que Gégé vienne boire des coups chez nous, quand ma mère est d’assez bonne humeur pour tolérer son flot de vulgarités, ou qu’il me branche sur des boulots – faire le bois d’une parcelle à un ami à lui, aider à tuer le cochon.

La dernière fois que je l’ai croisé, j’étais allé chercher du pain à la supérette de Sainte-Mère. Il n’était pas neuf heures du matin, je faisais la queue à la caisse, quand soudain, une voiture a drifté sur le parking et s’est arrêtée pile devant la porte dans un crissement de pneu. Un grand bonhomme cagoulé en est sorti avec une carabine de chasse, est entré dans le magasin et a crié : « Allahou Akhbar ! » Tout le monde s’est figé, il y a eu deux secondes de vide halluciné, puis la patronne a gueulé depuis une pièce à l’arrière : « Arrête ton cirque, Gérard, t’es vraiment con ! » En explosant de rire, celui-ci a enlevé sa cagoule, posé sa carabine et demandé deux bouteilles de blanc.

Quand je l’ai rejoint, ce soir-là, il ronchonnait contre la mollesse de ses amis du club, tous déterminés à rentrer dormir après un long week-end de beuverie.

– Je suis pas prêt de dormir, moi, j’ai constaté, avec une froideur scientifique.

– Voilà, un vrai bonhomme ! T’as à boire ?

J’avais effectivement à boire. On a décidé, tous les deux, de grimper jusqu’en haut de la digue à stériles pour y terminer la soirée. Sur le chemin on buvait, buvait, buvait. Au bout d’un moment, je me suis remis à parler de mes malheurs. Après m’avoir longuement écouté, il a commencé à me dire des banalités sur l’amour, les Femmes en Général et leur incompréhension des Hommes en Général. Ça ne m’aidait pas beaucoup, voir ça m’énervait, alors j’ai essayé de changer de sujet, mais c’était trop tard. On est parti dans un débat stérile sur je ne sais quoi ; à un moment on riait, ensuite on gueulait, finalement il m’a traité de gros con et il est parti. Le moment d’après, j’étais tout seul, en pleurs, en haut de la digue.

J’avais beaucoup trop de drogues dans le sang pour être capable de dormir. Je me suis assis, résolu à attendre le lever du soleil pour voir si ma dépression serait plus supportable à la lumière. Comme je n’avais personne à qui parler, j’ai commencé à écrire mes pensées sur mon téléphone. Les amphétamines qui me coulaient dans le sang devaient me donner une certaine lucidité, car tout ce que j’ai relu est cohérent. C’est aussi grâce à ce texte que j’ai pu, après coup, recoller les morceaux disparates de la fin de nuit et comprendre comment j’étais tombé sur les prospecteurs.

J’ai commencé par essayer de faire le point sur ce qui m’attendait. Est-ce que cette rupture s’annonçait aussi difficile que la précédente ? Avant Gaëlle, j’avais passé six ans avec une autre fille, Sandra, à vivre une vie étriquée dans un appartement à Montpellier. Nous travaillions toute la semaine, moi en tant que paysagiste, elle comme aide-soignante, nous sortions le week-end, toujours avec les huit mêmes amis, puis nous reprenions le lundi. Nous nous étions quittés au bout de six ans, habités d’un mutuel goût de fadeur et de ratage. Déblayer toutes les raisons qui m’avaient fait détester cette vie m’avait pris du temps, mais un sentiment de libération accompagnait le processus. Tandis qu’avec Gaëlle, il n’y avait rien dont je souhaitais être libéré. Nous avions des choses à nous dire ; des projets communs ; nous partagions un même dégoût à l’idée de chercher une carrière, une maison, de l’argent ou une routine ; je la trouvais inspirante, forte et terriblement désirable ; le sexe était bon à en pleurer. À part que toutes ces choses que j’aimais dans notre relation, je me retrouvais généralement seul à les tenir à bout de bras pendant qu’elle faisait autre chose, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Je m’apprêtais à quitter une vie dans laquelle tout me plaisait, sinon que j’y brûlais en solitaire. La situation était donc probablement pire.

Après un long moment d’autoapitoiement, je me suis mis à écrire sur le sexe. Je racontais mes souvenirs avec un mélange de désir, d’envie de pleurer et de satisfaction. C’était parfois son visage, métamorphosé par le plaisir ; un orgasme, comme si mon corps se liquéfiait en une flaque de barbapapa ; son odeur, ses cheveux ; des ratés, des fous rires.

Certains de ces souvenirs me hantent quotidiennement depuis cette nuit-là. Dans celui qui est le plus brûlant, j’ai la tête entre ses jambes. Je peux encore sentir son goût délicieux, à peine salé, sur mes lèvres et ma langue, la chaleur de ses cuisses contre mes oreilles, l’humidité qui me barbouille le visage, la douceur de l’intérieur de son corps sur mes doigts. Nous passons un long moment à osciller sur le roulis de ses vaguelettes de plaisir. Puis elle commence à m’appuyer de plus en plus fort sur le crâne ; je peine à respirer, elle gémit ; et soudain, des spasmes incroyables ; je hoquette, je cherche de l’air ; sa jouissance la dépasse, m’emplit, j’entends un bruit d’explosion ; je jouis avec elle qui est traversée par la foudre ; à ce moment précis, son sexe change de goût. Sous ma langue, soudain, c’est un jus de mangue chaud et sucré. Je bois jusqu’à plus soif. Au redoux de la tempête, exténué, je me hisse jusqu’à sa bouche, nous avons à peine la force de nous embrasser, puis je m’endors contre la douceur humide de sa peau, bercé par notre poème de chair et de joie.

Lorsque ressasser les bons souvenirs est devenu trop douloureux, j’ai dérivé vers des choses plus simples, faciles à haïr. Je pensais à la pollution de la vallée, au cancer de son père, à sa mère qui avait fini dans un platane après la chute des prix du foncier. Je me disais que moi-même, j’étais né dans un endroit qui me donnait toutes les chances d’avoir un cancer à cinquante ans. Que quand bien même ce ne serait pas le cas, ma société avait sacrifié toutes ses possibilités de m’offrir un avenir décent. Seul l’amour, cet amour dont je voyais actuellement la fin s’approcher, donnait encore un peu de sens à ma vie. Tout le reste – les voitures, le travail, les villes, la police, le salariat, la télévision, que sais-je – ne m’évoquait que dégoût, fadeur, champs de ruines et haine toxique. Armé d’une profonde clairvoyance éthylique, j’ai commencé à écrire des appels à la révolte, des insultes contre tous les ministres de la France et les PDG de toutes les multinationales.

Le soleil a commencé à se lever. Un sentiment de crasse intérieur, de début de gueule de bois et de tristesse me minait le ventre. Je me sentais au bout, un déchet ridicule. J’étais incapable de dormir, mais je ne pouvais pas non plus rentrer chez mes parents dans un tel état. Comme j’en avais marre de vomir une bile politique idiote ou de penser à Gaëlle, fuir ma tête et mon angoisse devenait un besoin pressant. J’ai décidé de regarder de la pornographie, espérant y trouver un exutoire, ou au minimum, un moyen de passer le temps jusqu’à midi – heure à laquelle ma mère quitterait le domicile et où je pourrais rentrer dormir.

Comme, perché sur la digue, je ne captais pas de réseaux, j’ai ouvert ma dernière bière forte et je suis descendu vers l’ancien carreau de mine, sachant que j’en trouverais là-bas. J’y étais arrivé et, planqué entre des buis, j’avais depuis peu un membre mou à la main et mon téléphone dans l’autre lorsque j’ai vu passer les camionnettes.

Comme tout le monde, je savais qu’une enquête sur des déchets toxiques mal stockés dans les galeries de mines était en cours. J’ai dû m’inventer une histoire rocambolesque dans laquelle ces véhicules auraient été ceux d’Euromic venant masquer des preuves ; ou peut-être que je n’arrivais simplement pas à bander, que je trouvais les vidéos affreuses. Enfin, quelle qu’en soit la raison, j’ai abandonné mon projet initial pour aller voir ce qui se tramait.

Tâchant au mieux d’être furtif, j’ai sauté de couvert d’arbre en couvert d’arbre, en me vautrant plusieurs fois. Arrivé près des ouvriers, je ne savais pas si j’avais réussi à me camoufler ou si ceux-ci, conscients de mon alcoolémie, avaient décidé de m’ignorer. Caché derrière des buis bien plus minces que moi, j’ai commencé à prendre des photos de leurs camionnettes, du sigle de leur institut sur les portières, des outils qu’ils déballaient. Ce que j’entendais des fragments de leurs conversations ne suffisait pas à déterminer la raison de leur présence. J’ai fini par en avoir marre de me planquer : je suis sorti comme une fleur de mon couvert et je me suis approché d’eux.

Je les ai salués, puis je leur ai demandé ce qu’ils faisaient là. Je voyais sur leurs visages que mon état les faisait sourire, que je ressemblais à un ivrogne perdu, misérable.

– On fait notre boulot, a dit l’un d’eux. Certains travaillent le lundi matin.

– Et c’est quoi, votre boulot ?

– Du boulot. On a pas trop le temps, là, tu nous laisserais pas bosser ?

– Dîtes-moi juste ce que vous faites ici.

Le type à qui je parlais n’a pas trouvé légitime de se répéter. Il a grommelé un « autre chose à foutre » et m’a contourné pour aller poser plus de matériel. J’ai répété ma question encore une ou deux fois sans que personne ne me prête attention. Alors, je me suis mis à gueuler. Je voulais savoir s’ils étaient d’Euromic, s’ils venaient cacher un peu plus de leurs déchets chez nous, si ça ne leur suffisait pas d’avoir des morts et des dépressifs sur la conscience, ce genre de choses. L’un d’eux a fini par m’insulter et me dire de décamper. J’ai gueulé que j’allais appeler les flics, il m’a répondu que ça lui éviterait de s’en charger, et devant un si sage rappel du rapport de force, j’ai trouvé plus sage de disparaître, en balançant quand même quelques pierres sur leur carrosserie avant de détaler.

J’ai couru un moment jusqu’à trouver un endroit où m’arrêter le long de la Mûr. Je ne sais plus ce que j’ai fait exactement, sinon que j’ai fini par m’endormir contre un arbre. Quand je me suis réveillé, j’avais la gueule de bois du siècle et un énorme coup de soleil sur le côté droit du visage. Midi était passé. C’est à peine si j’ai repensé à l’altercation avec les ouvriers. Gaëlle et la rupture flottaient dans ma tête, des fantômes indélogeables. Je suis rentré chez mes parents pour essayer de disparaître au plus vite dans le néant d’une série américaine stupide, et la journée s’est terminée comme ça.

Les jours suivants, j’ai évité Gaëlle en m’inventant de fausses excuses. Qu’elle n’insiste pas pour que nous nous voyions ne faisait que renforcer ma détermination à la quitter. À un moment, alors que je ressassais, j’ai relu ce que j’avais écrit cette nuit-là. C’est alors que j’ai repensé aux ouvriers. J’ai retrouvé les photos que j’avais prises, je les ai montrées à mon père et comme il trouvait ça louche, je suis allé voir le maire pour lui montrer. Il n’avait connaissance d’aucune entreprise travaillant près de l’ancien carreau, mais le sigle de l’institut lui disait quelque chose. En se renseignant, il a découvert le pot aux roses. Ensuite, il a décidé d’organiser au plus vite une réunion publique pour informer les habitants de la vallée.

C’est cette histoire héroïque que les gens attendent désormais que je raconte, alors que je suis seul debout, dans la salle communale de Sainte-Mère, micro à la main. Gégé se marre, me presse de me lancer, tandis que Gaëlle m’encourage d’un signe de tête plein d’affection. Je lui grimace comme je peux un sourire. C’est parce que je me sais très mauvais acteur que je l’ai évitée jusque là. Cependant, une semaine d’entre-deux terrifiant m’a suffi. J’ai suffisamment de douleur accumulée pour être prêt à sauter dans le précipice. En arrivant tout à l’heure, alors que nous nous installions, je lui ai demandé si elle aurait un peu de temps à m’accorder une fois la réunion terminée. Elle a accepté.

Depuis le fond du brouillard qui m’habite, j’ai presque envie de rire de ma situation. Un instant, j’hésite à raconter la véritable version : y mettre l’alcool, la drogue, rajouter des blagues, ne dissimuler, à la limite, que le porno. Je suis trop mal pour avoir peur de parler en public. Je n’ai qu’à me lancer, improviser, pour qu’au minimum, un peu d’humour sorte de ce marasme. Mais je repense à mes deux parents dans la salle, à leurs amis, aux gens qui m’ont vu grandir, à ceux je ne connais pas, aux notables du coin – et finalement, j’abandonne cette idée.

– Eh bien… je lance finalement. C’était lundi matin, tôt… il devait être dans les huit heures, ou un peu plus, je sais plus. Je n’avais pas dormi de la nuit, j’étais un peu dans le gaz.

– Tu parles, il était rond comme un cul de pelle, chuchote Gégé, assez fort pour que toute la salle l’entende et se mette à rire.

– La nuit avait été un peu festive, disons, je dis, en pouffant avec eux.

Les gens rient encore un instant, se calment, et je reprends :

– Il n’y a pas grand-chose à dire, en fait. Je me baladais près du carreau quand je suis tombé sur les camionnettes. Je les ai suivies. Quand elles se sont arrêtées, que les ouvriers sont sortis, je me suis planqué derrière des arbres pour prendre des photos. Je me demandais ce qu’ils pouvaient bien faire là. Ç’aurait pu être lié à l’enquête sur les déchets, des fois qu’ils essaieraient de planquer des preuves. J’ai fini par me dire que le plus simple serait d’aller leur demander. Comme ils n’ont pas voulu répondre, on a commencé à se prendre le chou, ils m’ont menacé, et j’ai…

– Ils t’ont menacé ? s’écrie quelqu’un. Tu es allé porter plainte ?

– Non, pas vraiment…

– C’est qu’il n’y a pas été de main morte, balance Gégé tout content. Ils venaient prospecter la caillasse de Sainte-Mère, ils l’ont vu de près.

– Oui, enfin…

– Tu les as attaqués ? s’étrangle le maire.

– Je… j’étais énervé, alors j’ai lancé quelques cailloux. C’était idiot, je sais, mais c’était rien de grave.

– Des ordures comme eux, tu rigoles, t’as bien fait ! réagit une femme derrière moi. Vise la tête, la prochaine fois !

Pendant un court instant, je sens la salle hésiter entre abonder dans son sens ou manifester sa désapprobation. Je profite de ce court répit pour conclure :

– En tout cas, après ça, j’ai décampé au plus vite. Quelques jours après je suis allé voir le maire, et je lui ai montré les photos qui lui ont mis la puce à l’oreille. Voilà, c’est tout.

Avant que quiconque ait le temps de me poser une question, je me rassois et je tends le micro à mon voisin pour qu’il le renvoie vers l’avant de la salle.

Après cela, le maire reprend la parole pour donner les détails de ce qu’il a appris. Pendant un temps, j’oublie Gaëlle et l’écoute raconter sa discussion houleuse avec le préfet, les dénégations et les mensonges, jusqu’à ce qu’il obtienne confirmation que les prospections ont commencé sans qu’il en ait été informé. Les gens chuchotent, scandalisés. Certains réagissent en demandant : « mais c’est légal, ça ? » Et puis quoi encore ? Je suis moins surpris que rien ne le soit que des gens dont la vie a délibérément été sacrifiée puissent croire que la légalité s’applique lorsque les intérêts de l’État ou d’une multinationale sont en jeu.

Après avoir annoncé que les équipes de prospection devraient revenir d’ici moins d’un mois, le maire passe le micro à une scientifique qui travaille à la dépollution de la vallée. Celle-ci nous parle de deux métaux présents à Sainte-Mère qui pourraient intéresser des compagnies minières. Plus elle avance sur les méthodes de traitement, sur les produits utilisés et les potentiels rejets toxiques, plus la salle se hérisse. Elle nous montre des images d’exploitation en Chine, de cratères gigantesques ouverts dans le cœur de la Terre, des chiffres sur les rivières remplies de cyanure, puis conclut sur les débouchés dans les smartphones ou l’équipement militaire. Tout est horrible, j’ai envie de pleurer, de jeter mon téléphone dans une cuve d’acide et d’aller m’enterrer quelque part en attendant ma réincarnation. Je me mets à trembler, à serrer les poings à m’en enfoncer les ongles dans la chair.

Je comprends finalement que la violence de ma réaction n’est pas liée qu’à ce qui est dit. Mes yeux retombent sur Gaëlle, assise à quelques chaises de moi. Je la vois opiner de la tête, se scandaliser avec les autres, ouvrir des yeux ronds devant les statistiques. J’oublie un temps l’enfer que vivent les gens qui sont employés en Chine, la violence de ce que l’État réfléchit à nous infliger, le sans-gêne absolu des compagnies minières. Je recommence à penser aux phrases que je lui dirais, à tout ce que je chéris que je vais perdre, à ma décision.

Une fois l’exposé scientifique terminé, les gens réagissent. Certains parlent de procès, de tout envoyer à la presse. D’autres, excédés, sont pour des actions plus féroces. J’abonderais dans leur sens si j’avais encore l’énergie de parler, ou si dès demain, je ne prévoyais pas de fuir Sainte-Mère. Lorsque Gaëlle prend la parole pour proposer des solutions, je repars dans les limbes et cesse définitivement d’écouter. J’attends, impatient et anxieux, que nous sortions, que nous quittions les gens en colère, qu’enfin nous soyons seuls pour parler. Troublée par mon silence et mon apathie, elle me jette parfois des regards interrogateurs auxquels je ne parviens pas à répondre, puis s’implique à nouveau dans le débat.

Après un temps interminable, les gens se lèvent. Comprenant que la réunion est terminée, je les imite, soudain électrisé. Alors que nous sortons de la salle, une étrange émotion me parcourt : la lucidité surréelle des moments où l’on sait que l’on va vivre des choses très, très importantes. Je l’accepte, m’y laisse couler, essayant de l’épouser comme un surfeur le creux de la vague. Cette fois, je ne peux plus reculer. Mon amour bat de l’aile, il est sur le point de s’envoler, il ne me reste plus qu’à trouver la bonne manière de lui dire adieu.

Gaëlle

Eh bien, faisons des comités de monstres révolutionnaires.

Paul B. Preciado

J’ai la sensation d’avoir dormi une seconde à peine lorsque le réveil sonne. Il est cinq heures du matin. J’allume la veilleuse tamisée posée sur ma table de nuit, et pendant vingt minutes, je reste à observer les lattes de bois du plafond en mansarde, la couleur brunâtre des nœuds qui les incrustent, les ombres de la pièce. Je suis traversée par un mélange d’images de rêves, de souvenirs de Théo et de sensations corporelles froissées. Quand cinq heures et demie s’approche, l’excitation me saisit. Je quitte mon cocon, je m’habille et je descends l’escalier de bois grinçant qui sépare ma chambre du rez-de-chaussée, en essayant de ne pas réveiller mon père sur le chemin. Chaque année passant, celui-ci a le sommeil plus léger. La possibilité que son cancer l’emporte, depuis qu’elle lui a été annoncée, n’a fait qu’empirer les choses. Il m’arrive de le trouver en pleine nuit, alors que je vais aux toilettes, en train de lire le journal dans le salon ou de regarder la télé à bas volume.

Ce matin, j’entends son léger ronflement percer par la porte de sa chambre alors que j’entre dans la cuisine. Satisfaite, je referme la porte derrière moi le plus doucement possible, puis je lance le gaz sous les deux grandes cafetières préparées la veille.

Pendant que le café coule, je reprends le fil de mes rêveries en regardant par la fenêtre. Quelque chose dans la pénombre de la cuisine, dans la sensation qui m’éveille, dans mon torse et mes muscles roides, me rappelle ma mère. J’ai le souvenir d’elle alors que je suis dans un état similaire, qui me prépare le petit déjeuner avant d’aller à l’école. Je la revois fumer par la fenêtre, m’interroger sur les cours ou écouter la radio. Il en faudrait peu pour que le stress que me procuraient, toute petite déjà, ses tics, ses grimaces ou son air angoissé en écoutant les nouvelles, ne m’assaille à nouveau. Comme pour exorciser la sensation, je m’approche de la photo d’elle posée sur la hotte de la cuisinière, où elle fume au soleil, assise sur un transat.

Plusieurs années durant, après la sortie de route qui a causé sa mort, mon père et moi avions fait disparaître son image de la maison. Nous parlions parfois d’elle, ou si nous voulions revoir son visage, nous regardions des photos dans des classeurs rangés dans des armoires, mais il nous était insupportable que son visage nous surprenne quelque part sans que nous l’ayons choisi. Signe que son fantôme a commencé à perdre en puissance, à nous parler moins souvent ou d’une voix moins affreuse, plusieurs photos sont ressorties il y a peu, ici, dans le bureau ou près de la télé.

Les derniers souvenirs que j’ai d’elle ne sont pas très heureux. Elle se battait depuis plus d’un an pour sortir d’une dépression infernale. Moi, je finissais mon lycée. Nous n’avions de contacts que pour que je lui reproche son apathie, ou nous disputer à propos de mes horaires de sortie le week-end. Elle est morte juste après l’anniversaire de mes dix-huit ans, un dimanche férié à quinze heures, sur une route nationale toute droite, par grand soleil. La personne qui roulait derrière elle, qui a appelé la police, a assuré qu’il n’y avait personne en face lorsqu’elle a bifurqué pour foncer dans un platane.

J’ai été tellement choquée que je n’ai pas eu mes règles pendant trois ans. Perdre quelqu’un qu’on aime et déteste autant n’est pas sans créer de longues querelles de spectres. Ce n’est qu’en abandonnant celles-ci à une personne que j’avais été, et que je n’étais plus, que j’ai pu, longtemps après, recommencer à fleurir sa tombe sans être déchirée. Il arrive encore, toutefois, que le vertige que je ressentais devant l’ampleur de son mal-être me remonte dans la gorge à l’improviste.

L’odeur du café qui jaillit soudain me tire de mes souvenirs doux-amers. Je m’en verse un fond dans un gobelet, j’allume une cigarette, puis je remplis deux grandes thermos. Celles-ci pleines, je les fourre dans mon sac, avant de sortir dans la nuit qui s’estompe pour rejoindre le point de rendez-vous.

En claquant par mégarde le portillon qui clôt la cour, j’effraie des mésanges qui picorent les boules à graines installées par mon père. Les oiseaux constituant sa dernière passion, il n’a de cesse de leur procurer de nouveaux aménagements, qui sont prétextes à de longues discussions passionnées avec le voisin. L’hiver, il ne se passe pas un jour sans qu’il ne guette à la fenêtre pour les voir manger ses offrandes, qu’il ne commente l’effet probable de la température sur leur santé, ou qu’il ne recense le nombre d’espèces présentes dans son jardin minuscule.

Quittant ma rue, je marche un temps dans le centre de Sainte-Mère endormie, jusqu’à atteindre la boulangerie qui fait l’angle de l’avenue principale. Je toque à la fenêtre, qui s’ouvre un instant plus tard sur deux énormes sacs en carton et une épaisse odeur de viennoiseries chaudes.

– De la nourriture pour les troupes ! claironne le boulanger en me tendant les sacs.

– Il y a beaucoup trop, t’es fou !

– Tu plaisantes, vous devez tenir la journée ! Si j’étais pas bloqué là, j’irais leur dire deux mots, moi aussi, à ces tocards. Faites ce qu’il faut, on est avec vous. Si ça doit durer un an, on vous fournira aussi longtemps.

Je reprends ma route en le saluant chaleureusement, touchée par sa gratitude. Quelques secondes plus tard, un utilitaire arrivant en sens inverse me klaxonne. Les trois ouvriers assis à l’avant me font des signes d’encouragement, l’un d’eux baisse la fenêtre, sors son poing, et l’agites vers le ciel. Amusée, je leur renvoie des signes de la main en souriant. Toutes ces marques de soutien m’enchantent. Une joie féroce, proche de celle qu’on ressent dans les rêves avant de s’envoler, commence à éclore dans ma poitrine. J’accélère le pas en me demandant si nous serons nombreux sur place, si les prospecteurs viendront, s’ils appelleront les gendarmes ou s’il y aura du grabuge.

Peu après la découverte des prospections par Théo, une interview du maire dans un journal national a révélé la volonté de la population de s’opposer à une reprise de l’exploitation minière. La préfecture a suspendu ses autorisations pour un temps, tandis que de rares politiciens tentaient de défendre le projet. Nous avons eu droit à toute la novlangue : amélioration des techniques d’extraction, réduction des risques, emplois pour la région, dossier encore à l’étude, compensations, secteur stratégique, ne pas tout mettre dans le même sac, etc. Un mois a passé sans que nous ayons de nouvelles, puis, une fois la pression médiatique retombée, une lettre de la préfecture est arrivée chez le maire. Elle annonçait que les prospections reprendraient début novembre. Elle ajoutait que la faisabilité technique d’une reprise de l’exploitation était encore à l’étude, qu’il y aurait enquête parmi la population, que les recherches actuelles n’étaient « que dans un but de recensement des ressources », et d’autres subtilités du même acabit. Mais personne n’a été dupe. Beaucoup d’entre nous, à Sainte-Mère, l’ont prise pour ce qu’elle était : un écran de fumée doublé d’une insulte.

À partir de ce moment-là, nous n’avons cessé de tracter sur les marchés de la vallée, de faire des réunions, de tenter de nous mettre en réseau avec ceux qui n’espéraient rien d’une nouvelle saisie de la justice. Ces derniers étaient nombreux, mais pour autant, la décision de bloquer physiquement la reprise des prospections n’a pas été facile à prendre. Certains avaient peur de voir débarquer des autonomistes avec des bombes et des seringues plantées dans chaque bras. D’autres craignaient la répression judiciaire. Et puis, il y avait ceux qui ne s’imaginaient pas capables de bloquer quoi que ce soit : les agonisants des métaux lourds, dialysés chroniques, greffés rénaux sous immunodépresseurs, cancéreux en stades terminaux ; les plus de soixante-dix ans, une part non négligeable de notre troupe ; la plupart des travailleurs à court de temps libre.

Malgré cela, cahin-caha, certains se sont accordés à dire qu’il fallait essayer. La zone de reprise des prospections s’étendant sur plusieurs hectares autour de l’ancien carreau de mine, nous avons décidé d’un premier point de blocage en amont, au niveau du col, et d’un second en aval, à la sortie de Sainte-Mère, devant le laboratoire d’Aude. C’est elle-même qui a proposé le lieu et tout le monde s’est accordé à y voir un bon symbole.

Il y a deux semaines, un journal venu enquêter sur la vallée l’a interviewée sur les questions de dépollution. Elle a mentionné les projets de phytoextraction amateur que nous avions avec le maire et, suite à cela, de nombreux habitants m’ont contactée pour manifester leur envie d’y participer. J’étais ravie, tout en étant étonnée qu’il en ait tant fallu pour que les gens de Sainte-Mère s’intéressent à la question. Comment des personnes dont les cheveux, les ongles, la chair et les muscles sont flétris de métaux lourds, peuvent-elles ne pas ressentir spontanément de l’affection pour ces fleurs de la pollution ? Il y a pourtant de nombreuses similitudes entre elles et nous. Plutôt se voir comme ces vivants qui prolifèrent dans les poubelles que comme des chiffres jetés sur un tableau Excel, du côté « – » de l’équation ! Là, au moins, il reste de la vie.

Quoi qu’il en soit, nous étions plus qu’heureuses, avec Aude, de voir cette lutte commencer sur un contre-projet plutôt que sur une simple réaction de défense. Cela nous a donné l’envie, à toutes les deux, d’hâter le processus. Depuis, en plus de m’aider sur les points techniques, elle me rejoint chaque fin de semaine pour écrire des dossiers de subventions, chercher des bénévoles, écrire des tracts… À force, nous sommes devenues amies. Samedi soir dernier, après une longue journée de travail, nous avons dîné ensemble chez elle et bu plusieurs bouteilles de vin. Elle m’a parlé de son amour des plantes, de sa vie passée, de son divorce, de sa fille. Ensuite, elle m’a questionnée sur moi. Pompette comme j’étais, je me suis vite retrouvée à pleurer sur son épaule ma rupture avec Théo. Tout est sorti d’un coup, comme à une vieille confidente. Je lui ai raconté la manière froide et décidée dont il m’avait quittée ; les questions que cela avait soulevées en moi ; comment malgré la tristesse, j’étais soulagée de n’avoir plus à porter le poids de son insatisfaction. Nous en avons parlé un moment, puis elle m’a serrée dans ses bras, m’a resservi un coup, et nous sommes passées à autre chose.

Cela m’a tout de même permis de comprendre que j’en voulais à Théo d’avoir appuyé sur le temps que je passais à m’occuper de mon père, à travailler et à m’occuper de mes projets. Qu’étais-je censée faire d’autre ? Aurais-je dû laisser tomber ma dernière famille ? Manquer d’argent ? N’avoir que lui pour seul loisir au milieu du cimetière qu’est notre lieu de vie ?

Avec Théo, j’avais cru pouvoir vivre quelque chose qui ne soit ni une fétichisation mutuelle, ni un sentiment benêt et atrophié pour bonnes mères de famille nucléaire, comme on en voit dans les séries B. J’aimais que nous tolérions de longues séparations, que nous puissions nous rencontrer au croisement de nos routes respectives et nous aimer là, en bordure de chemin. Aimer ne ressemblait plus à un devoir, mais à un rendez-vous joyeux, un plaisir parmi les autres plaisirs de la vie. Le reste, il me semblait que nous étions capables de ne pas nous en soucier. Ni l’un ni l’autre nous n’étions de grand jaloux, ce qui laissait la porte ouverte à d’autres aventures. Nous aurions aussi bien pu essayer de ce côté-là. Mais voilà, certains problèmes sont plus grands que vous, ils vous rattrapent et vous font abandonner même les choses bonnes et simples. Du moins ils l’avaient rattrapé, lui ; moi, j’étais restée sur la même ligne tout du long.

Bien qu’il ne m’ait fait aucun reproche, qu’il n’ait fait que mentionner les raisons qui le faisaient se sentir dans une impasse, je m’étais dit qu’il me faudrait du temps pour lui pardonner de me quitter à quelques mois du décès probable de mon père. Et puis, hier soir, j’ai reçu un message où il me souhaitait bonne chance pour le blocage et où il regrettait de ne pas être présent. Mes griefs étaient déjà en partie retombés. Je lui ai proposé que nous dînions ensemble. Il a accepté, en ajoutant : « laisse-moi juste un peu de temps. » Peut-être que, bien que notre relation soit terminée, ni l’un ni l’autre, nous n’avions envie de cesser de nous aimer pour si peu.

L’ironie du sort, c’est qu’il m’ait quitté juste au moment où une occasion de vivre la même aventure se présentait. Mais c’est ainsi. D’autres choses suivront, comme toujours.

Après dix minutes de marche, je sors du centre de Sainte-Mère pour longer une rangée de pavillons en béton. La lueur des réverbères plantés entre les frênes chétifs pâlit alors que le jour commence son intrusion. Au bout de la rue, on commence à distinguer la forme des massifs qui bordent la vallée. J’entends un léger ronronnement, sans que je puisse dire s’il s’agit de la Mûr ou de la nationale, proche, où les premiers travailleurs se hâtent.

Une voiture me dépasse, klaxonne, puis se range sur le bas-côté. Étienne, un oncle de mon père, en sort et me fait signe. Je le rejoins en trottinant avant de monter place passager. Instantanément, l’odeur de sa voiture me rappelle les week-ends de vacances où il nous emmenait en montagne, moi et mes cousins, quand nous étions enfants.

– Nous allons au même endroit, je crois, madame ! me salue-t-il jovialement.

– Je crois bien, oui !

– Avanti, alors !

Il démarre. Rien dans son corps, son attitude ou son énergie, ne trahit ses quatre-vingts ans passés. Étienne fait partie des rares personnes encore vivantes à avoir connu le fond de la mine. À chaque fois qu’il boit, aux repas de famille, il se met à raconter les ascenseurs, la descente vers les abysses, les lampes faiblardes, les wagonnets remplis de caillasses, les décharges de dynamite. Le récit se termine généralement par la remontée rocambolesque d’un de ses amis dont la jambe avait été broyée sous un éboulement. « Ses os fracturés grinçaient les uns contre les autres avec les cahots de l’ascenseur. Horrible ! Ça lui tirait des cris de cochon ! Après, il a encore fallu attendre deux heures qu’arrive l’ambulance. Enfin, c’était la vie dure. Et avec ça, on a engraissé une sacrée bande de porcs ! »

Je crois ne m’être toujours pas lassée de cette chute.

– Comment va ton père ? me demande-t-il de sa voix rocailleuse.

– Ça n’empire pas. Il dormait quand je suis partie ce matin. Sinon, comme d’habitude : il suit le traitement, il se nourrit au mieux, il va passer les examens. Quand il s’emmerde, il donne à manger aux oiseaux et il se chamaille avec le voisin.

– Bon. Tant qu’il est pas mort, il est pas mort.

– Oui. Les médecins ne sont pas très optimistes, comme tu sais, mais rien n’est joué.

– C’est ce qu’il faut se dire, t’as raison.

– C’est bien, sinon, que tu sois là, dis-je pour changer de sujet.

– Bah, tu sais, j’ai travaillé pour ces zigotos-là. À l’époque, on ne savait pas. Mais maintenant, je ne vais pas les laisser revenir balancer leur merde sur le peu qu’il reste pour toi et tes cousins. Et puis quoi encore !

Nous arrivons sur le rond-point de sortie de Sainte-Mère. Étienne bifurque, puis se gare le long de la route. Une bonne dizaine d’autres voitures sont déjà là, alignées le long de la nationale. J’aperçois Aude et Gégé qui apportent une table et derrière eux, Fred et Laetitia, le maire avec son écharpe tricolore, des habitants de Sainte-Mère. Certains essayent de planter des pieux dans le sol pour y accrocher des pancartes, d’autres commencent à arrêter les voitures qui passent pour leur parler de notre action.

Je sors de la voiture, je vais poser le café et les viennoiseries sur la table d’Aude, puis je la prends dans mes bras pour la saluer. Comme à chaque fois que je la vois, elle a de grands cernes grisâtres sous les yeux.

– Pas trop fatiguée ? je demande.

Hier soir encore, nous étions dans le salon de mon père à boire et discuter. Je lui ai proposé de rester dormir, mais elle a préféré passer la nuit au laboratoire.

– Si, si, répond-elle. Mais j’ai posé deux jours de congé. Ce sont des collègues qui me remplacent aujourd’hui et demain. Ils arriveront tout à l’heure. Ça me fera du bien de rester avec vous. Presque des vacances !

En riant, nous rejoignons les autres sur la route, alors que de nouveaux villageois nous rejoignent. Le soleil n’a pas fini de se lever et nous sommes déjà une bonne trentaine, à sautiller dans le froid pour nous réchauffer. Quand un véhicule passe, nous vérifions que nous connaissons les personnes à l’intérieur ; sinon, nous nous assurons qu’il ne s’agit pas des prospecteurs, en profitant de l’occasion pour discuter. La plupart des locaux qui passent nous klaxonnent, en signe de soutien. Les discussions sont joyeuses, survoltées.

La matinée commence ainsi. Deux petits vieux qui habitent près du rond-point arrivent avec une grande marmite de thé. Notre assemblée hétéroclite les acclame. Peu de temps après, une camionnette de gendarme arrive de Sainte-Mère, fait trois fois le tour du rond-point, puis repart en arrière. Gégé fanfaronne :

– Regardez, on les fait flipper ! C’est bien, qu’ils dégagent, ces fils de putes !

– Laisse leurs mères tranquilles, Gégé, le tance Aude.

– J’insulte pas leurs mères, ces salopes qu’avaient couché avec Hitler !

Tout le monde rit. Les deux vieux décident de rester avec nous et discutent avec des maraîchers qui nous ont rejoints. Fred et Laetitia plaisantent avec le maire. Je me sens aussi joyeuse, inspirée et pleine d’énergie que quand j’organise le festival. Je saute de connaissance en connaissance pour discuter, distribuant du café ou des petits pains, joyeuse de butiner l’un après l’autre des gens si nombreux et différents. J’informe le maire de l’avancée des dossiers de subvention pour la dépollution ; Fred me donne, en passant, des nouvelles de Théo ; Gégé me raconte l’histoire du flic qui a pris sa déposition lorsqu’il a mis le feu à sa propre ferme. Anthony, le maraîcher dont la femme et la petite-fille sont malades, me demande à son tour des nouvelles de mon père. Nous discutons un moment problèmes de traitements, chimiothérapies, peur de voir mourir ; puis haine des politiciens, d’Euromic, des mines.

Nous avons un point commun. Tous deux, nous ne saurons jamais si les maladies qui touchent nos familles sont vraiment liées à la pollution de la vallée. Mon père n’a que cinquante-huit ans alors qu’il vacille au-dessus de la tombe, mais n’avait-il pas un terrain familial propice ? Et ma mère, n’était-elle pas dépressive lorsqu’elle est sortie de route ? Se serait-elle suicidée ? Auquel cas, serait-ce parce que l’accès de sa fille unique à l’autonomie la renvoyait au vide de son existence, ou peut-on accuser, pour sa détresse, la perte complète de valeur d’une maison qu’elle avait passé sa vie à acheter ? Peut-on dire qu’elle était folle, si son lieu de vie était un enfer ?

Rien n’est dicible. Tant qu’il faudra des certitudes, ni moi ni Anthony ne pourrons accuser personne. Nous savons que statistiquement, les gens meurent plus à Sainte-Mère, qu’ils perdent plus de reins, qu’ils développent plus de cancers. Mais si nous allions réclamer justice, nous ne pourrions pas fournir de preuves que là est l’unique cause. Le manque de reconnaissance de la portée de la pollution par l’État nous porte ici son coup le plus bas. Il nous est impossible d’affirmer quelle goutte fait déborder le vase ; pourtant, ici, toutes les coupes sont pleines, nous suons de la mort à chaque mouvement.

Aujourd’hui, toutefois, ressasser cela ne suffit pas à m’attrister. Je me sens dans une petite bulle que je n’ai pas envie de quitter. Je finis par m’excuser auprès d’Anthony pour retourner voir Gégé, qui profère des insultes à tout-va en buvant du vin blanc dans une bouteille de coca.

Quand midi arrive, rien ne s’est passé. Les nouvelles de l’autre point de blocage sont aussi bonnes. Le soleil est de sortie et nous n’avons plus froid. Nous nous relayons sur la route, en plaisantant ou partageant notre indignation.

Deux heures plus tard, nous commençons à comprendre que les prospecteurs ne viendront pas aujourd’hui. Certains décident de partir. Ils promettent de revenir le lendemain à la même heure. Le maire les suit après nous avoir fait promettre de l’appeler en cas d’imprévu, pour qu’il fasse sonner le tocsin. Nous restons, avec les plus motivés, à attendre le soir, discuter avec les automobilistes, réfléchir à des slogans ou des endroits pour monter une barricade.

À dix-sept heures, finalement, le soleil disparaît à l’ouest. Nous décidons que cette première journée est une victoire. Nous nous congratulons les uns les autres, en joie, puis nous rangeons les tables, les pancartes et les piquets dans le pick-up d’Aude. Nous repartons vers Sainte-Mère, certains parlant d’aller faire un tour au bistrot pour fêter ça, d’autres de rentrer se reposer.

À un carrefour, mon tour vient de quitter la troupe pour rentrer chez mon père. Alors, au moment où je me retrouve seule avec mes pensées, marchant sur les trottoirs où s’accumulent les feuilles mortes, je suis prise par la sensation de n’avoir jamais autant été à ma place.

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